Écrits · Critique de livre
Damasio "Sentir et Savoir"
Damasio tente de répondre au problème difficile de la conscience, mais plus généralement à la question de la conscience, en la démystifiant et la replaçant dans un cadre évolutionniste de la vie qui se complexifie et développe de nouveaux mécanismes pour sa survie. La conscience est examinée à partir de son substrat physique, le corps, sans la réduction habituelle au système nerveux, ce qui permet d’interroger les conditions structurelles nécessaires et suffisantes à son émergence.
Le titre de l’essai, “Sentir et savoir”, annonce assez bien la définition que Damasio donne à la conscience: un état d’esprit enrichi par un sentiment viscéral qui apporte des connaissances (ou un savoir) particulières sur l’appartenance réciproque du corps, source de ces sensations, et de l’esprit qui sent et sait (sentant, sachant).
Pour arriver à cette conclusion, Damasio retrace une généalogie de l’intelligence aux débuts de la vie où elle est encore uniquement implicite, homéostatique, dans des organismes unicellulaires, capables de sentir (entendre détecter ou percevoir) mais pas encore de ressentir (éprouver des sentiments), à l’évolution vers un système nerveux indispensable à la coordination d’un organisme complexe différencié, qui étend cette intelligence et l’explicite en traduisant des signaux corporels et neuronaux en cartographies et images, parmi lesquelles celles de notre monde intérieur, les sentiments, donnent à l’esprit une information sur le succès de son aptitude à survivre.
L’esprit d’un organisme doté d’un système nerveux est selon Damasio formé de cartographies ou d’images qui représentent les objets et les actions de l’organisme et ce qui l’entoure. Trois grands systèmes sensoriels participent à la formation de ces cartographies : le système intéroceptif pour le monde intérieur, le système extéroceptif pour le monde externe et le système proprioceptif pour la position du corps dans l’espace. Chacun de ces systèmes envoie des signaux qui seront traités par le système nerveux central. Le système intéroceptif en particulier produit un mélange de signaux corporels et neuronaux grâce à deux particularités : l’absence presque généralisée d’isolation par la myéline de la majorité de ces neurones et l’absence de barrière hématoencéphalique. Sous ces conditions, les signaux corporels et neuronaux peuvent interagir directement. Et le système intéroceptif, plongé dans le corps qui a engendré ces signaux, peut aussi agir sur lui par des actions correctives pour maintenir ou rétablir l’homéostasie. Damasio nous dit que bien que les mécanismes de la transformation de processus chimiques et électriques en états mentaux ne soient pas encore clairs, c’est bien ce mélange de signaux neuro-corporels et cette dynamique continue entre le système intéroceptif et le corps qui fait émerger les sentiments, en d’autres termes, la conscience.
Les sentiments sont donc, en somme, les cartographies de notre monde intérieur qui nous donnent la connaissance consciente de la vie dans le corps, le succès de son aptitude à survivre. Les cartographies des autres systèmes, les perceptions par nos sens par exemple, ne sont conscientes que lorsqu’elles sont accompagnées de sentiments. En quelque sorte, donc (si je peux me permettre d’extrapoler en me basant également sur l’Erreur de Descartes de Damasio), nous recevons et traitons constamment des signaux, mais nous ne pouvons avoir conscience que de ce qui nous affecte.
Damasio aborde les différences entre conscience et éveil ,conscience et intégration, ou conscience et esprit, pour mieux l’isoler et dissiper les confusions. Il parle également de l’utilité de la conscience chez l’être humain mais aussi chez les insectes sociaux qui auraient développé leurs stratégies en partie grâce à la conscience. Il s’intéresse aussi à des états alternatifs de conscience, tels que ceux induits par des anesthésiques ou des stupéfiants, afin de renforcer l’argument des sentiments au cœur de la conscience.
Il semblerait que les idées et hypothèses avancées par Damasio ne fassent pas l’unanimité ; elles sont toutefois très bien présentées et défendues, et difficilement réfutables sans une solide maîtrise du sujet. Ce qu’on pourrait toutefois lui reprocher, c’est l’absence de définitions claires lorsque des libertés sont prises dans le choix des termes.
Damasio fait souvent allusion à une approche systémique sans pour autant s’y attaquer réellement. Ce n’était certainement pas l’objectif du livre, mais on reste sur notre faim quant aux détails. Certes, la conscience nait d’une dynamique entre le système interoceptif et le corps, mais aucune hypothèse n’est émise sur la nature de cette dynamique. Il soutient que la conscience est un problème d’ordre systémique et non physique, mais on ressort finalement avec une meilleure compréhension de l’aspect physique et une compréhension insuffisante de l’aspect systémique.
Pour répondre au problème difficile il ne s’attarde pas sur les différents arguments et tente surtout de démystifier la conscience en apportant une meilleure compréhension de ce qu’elle est ou n’est pas et du rôle indispensable qu’elle joue. Mais alors qu’il décrit des actions et processus déclenchés automatiquement et inconsciemment, il est difficile de voir la nécessité d’en avoir d’autres moyennant la conscience. Pour plus de créativité ? Un apprentissage plus rapide à l’échelle individuelle plutôt que sur plusieurs générations ? Quels seuils de complexité faut-il en effet pour l’émergence de la conscience ?